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Un met de premier choix : Le surfeur
Fin de matiné grisaille, envie de lire mes mails. Je pars en quête d'une Machine (les rares, celles qui sont connectés à internet, cf là). Evidemment la plus proche n'est pas là. Un vieil expert émérite (des baffes) milite pour l'obtention de sa Machine perso : en gros il s'évertue mesquinement mais fermement à générer des files d'attente monstrueuses derrière lui, histoire de faire céder en sa faveur ceux qui décident.
J'opte pour la seconde Machine la plus proche. Trois vraies bonnes minutes de marche à pied et je m'installe, car miracle, celle-ci est libre. Un discret psaume de remerciement et je me connecte et consulte. Une demi-seconde après, une ombre recouvre ma place. Un cadre patiné à la sueur de sébum se dresse à quelques centimètres derrière moi pour signifier subtilement son impatience de monsieur important. Uniforme trois pièces et tous accessoires lustrés au garde à vous : badge top sécurité, portable top communicabilité et stylo des alpages top pognoncité. Pas spécialement impressionnant mais trop près pour m'empêcher de continuer sereinement. Avare et égoiste comme je suis, je n'aime pas qu'on puisse profiter de mes délirants mails en même temps que moi.
Je me retourne et fixe le visage luisant, prêt à lui sortir mon kata sur la ligne de cordialité. Malin, mais énervé, il repart en bouguonnant et je l'imagine même en train de s'éponger le front et le gloitre avec véhémence.
Je poursuis. Quelques mails plus tard, disons après dix minutes, le poisseux homme pressé repasse assorti d'un courtisan. Pour se donner du courage ou avoir un spectateur ? Je saurais pas. Mais il se lance, non sans pétulance:
"-Dis, tu en as encore pour longtemps ? Je voudrais bien travailler, moi".
Notez le "moi". Le travail dans une boîte c'est réservé au gens sérieux ou bien habillés. Effrontément, et sûrement inconscieusement (comment serait-ce possible autrement ?), je n'ai l'air ni l'un ni l'autre. C'est pourquoi j'ai également le droit au "tu", version nuancement hierarchique. Je passe aussi sur le sourire connivant, version nuancement d'appartenance, de l'adorateur à son maître.
Et là j'avoue, je rêve d'une action d'éclat dans le genre, je fracasse argneusement le clavier contre l'écran de la Machine avant de la céder cérémonieusement. Mais enfin, ma religion me faisant vénèrer les reliques technologiques et abhorrer la colère, j'opte plutôt pour un artefact bien connu de mon culte :
"-Ah, je croyais que c'était une machine pour surfer sur internet", réponds-je lui laissant la possibilité de s'auto-dépréter de ce vil paradoxe : surfer peut être travailler. Difficile à expliquer dans une boîte où surfer c'est surtout une avancée sociale accordée aux employés pour contribuer à leur bien être, au prix, démesuré, de la pratique quotidienne d'une activité totalement inutile et improductive. Et d'autant plus difficile qu'il est bien connu le surfeur aimant surfer est une proie facile pour le requin à col blanc, mais lorsque le requin doit surfer pour assurer sa survie (ou sa top communicabilité), il doit alors se placer dans une situation d'auto-cannibalisme particulièrement perturbante pour ses répères mentaux.
Bref, comme espéré, il se tait pour un temps.
Interludons un instant, pendant la convulsion ancéphalique de notre moiré mâle dominant. C'est pas grand chose finalement. Mais j'en suis plutôt fier. Moi qui manque parfois de tact dans ce genre de situation, j'ai calmement réussi un blocage fatal sur un spécialiste du genre.
Enfin, après avoir parfait sa réflection faciale, il redemande, un peu moins énergique :
"-Alors combien de temps ?".
"-Juste le temps de lire mes mails" réponds-je, soudain l'air sincèrement compatissant au vue du calvaire d'exaspération qui pourrait (et qui va) subjerger mon brillant interlocuteur.
Curieusement, mon humeur s'améliore très nettement, mais je gagne un point du côté obscur.
Rapporté par Hidbert, le 09 Septembre depuis le Bac à Requins.
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Commentaires:
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Rôliste ?
Ecrit par Liloobert le Lundi 9 Septembre 2002, 14:03
"mais je gagne un point du côté obscur"
Tu as lancé ton D6 pour savoir si tu passais du côté obscur ? ( /!\ Attention blague de roliste )
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